Le coût des ventes d'armes et la corruption au Cameroun

Par Guy Feugap, organisateur pour l'Afrique World BEYOND War, Suivi de la corruption, 13 septembre

Lorsque des scandales de corruption éclatent dans le commerce des armes, l'attention se porte sur les millions détournés, les fonctionnaires impliqués et les procédures judiciaires qui s'ensuivent. Pourtant, le véritable coût de ces affaires est souvent bien plus profond. Derrière des contrats opaques et des commissions illicites se cachent des conséquences qui affectent directement la gouvernance, la confiance des citoyens dans leurs institutions et, surtout, la sécurité de la population. L'affaire Defex, qui a mis au jour des pratiques de corruption dans les contrats d'armement entre l'Espagne et le Cameroun, offre l'occasion de remettre en question un modèle de sécurité fondé sur l'accumulation d'armes. Le cas camerounais montre que la corruption dans le commerce des armes mine les finances publiques et met en péril la sécurité humaine ; il soulève ainsi une question fondamentale : une paix durable peut-elle véritablement reposer sur les fondements du militarisme ?

Dans le cadre des ventes d'armes entre l'Espagne et le Cameroun, un scandale financier a impliqué de hauts responsables du gouvernement camerounais. comme l'a documenté Corruption Tracker, qui a publié le rapport Les décennies troubles de Defex : ventes d’armes au Cameroun En septembre 2025, l'affaire Defex, présentée comme un scandale de corruption international, a éclaté. Elle dépasse le simple cadre de la fraude financière pour illustrer les abus que peut engendrer le recours aux armes pour garantir la sécurité des personnes. Defex SA, société détenue majoritairement par l'État espagnol, était chargée de promouvoir les exportations d'équipements de défense et de sécurité. Entre 1999 et 2013, elle a conclu avec le gouvernement camerounais une série de contrats d'une valeur d'au moins 103 millions d'euros portant sur la fourniture de navires, de véhicules militaires, de systèmes de surveillance côtière, de radars, de matériel antiémeute, de gilets pare-balles, d'armes légères et de munitions. Selon les enquêtes menées par les autorités espagnoles, ces contrats ont été facilités par un système de pots-de-vin, via un réseau de sociétés écrans. Plus de 14.6 millions d'euros auraient transité par ce réseau sous couvert de prestations de conseil afin de rémunérer des intermédiaires et de financer des pots-de-vin destinés à plusieurs fonctionnaires.

L'affaire a donné lieu à une vaste enquête du parquet anticorruption espagnol, qui a débuté en 2014 et a ensuite été étendue à plusieurs pays où Defex était implantée. La société a été dissoute en 2017 et liquidée en 2022. En 2023, un tribunal espagnol a condamné l'ancien directeur commercial de Defex, Manuel Iglesias-Sarriá, ainsi que le dirigeant d'Aresa Marine, pour corruption dans des transactions commerciales internationales. La journaliste camerounaise Mimi Mefo (lire ici) En 2023, le Tribunal pénal spécial du Cameroun a condamné l'ancien ministre de la Défense, Edgard Alaij Mebe Ngo'o, à 30 ans de prison pour surfacturation de contrats d'équipement militaire d'un montant total de 23.9 milliards de francs CFA (environ 36.4 millions d'euros). Il était accusé de détournement de fonds publics, de blanchiment d'argent aggravé et de corruption. L'affaire Defex met en lumière le fait que les contrats de défense sont un terreau fertile pour la corruption, en raison du secret qui les entoure et des sommes considérables en jeu. Nous souhaitons donc comprendre, à travers l'étude de la situation au Cameroun, comment ces pratiques affectent la gouvernance publique, la confiance des citoyens et la sécurité de la population.

Depuis 2012, le Cameroun évolue dans un contexte sécuritaire fortement dégradé. Le pays est confronté simultanément à plusieurs crises armées et humanitaires : l’insurrection de Boko Haram dans la région de l’Extrême-Nord, le conflit armé dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, les conséquences de l’instabilité persistante en République centrafricaine voisine, ainsi que les défis croissants liés à la criminalité transfrontalière et aux déplacements forcés de population. Cette accumulation de crises a profondément modifié les priorités du gouvernement, faisant de la sécurité l’un des principaux domaines d’intervention publique. Depuis le début des années 2010, Les dépenses militaires du Cameroun ont fortement augmenté. Ces opérations ont fait de la sécurité l'un des principaux postes de dépenses du gouvernement.

L’impact quantifiable de ces crises évolue constamment. Le rapport Analyse des conflits de genre au Cameroun (2020) Le rapport de la WILPF Cameroun souligne que ces conflits ont progressivement plongé le Cameroun dans une situation de violence chronique, caractérisée par une recrudescence des violations des droits humains, une perte de confiance entre les citoyens et les institutions publiques, et un creusement des divisions sociales. Si chaque crise a ses propres causes, elles produisent des effets convergents : déplacements massifs de population, effondrement des services sociaux, ralentissement de l’activité économique et militarisation croissante de la gestion des conflits. Le bilan humain est considérable. Selon les données compilées par les Nations Unies et citées dans le rapport, le Cameroun comptait déjà près de 977 000 personnes déplacées internes en avril 2020, ainsi que 354 328 personnes retournées dans leurs communautés. Les violences liées à Boko Haram ont à elles seules provoqué le déplacement d’environ 300 000 personnes internes et le déplacement de 140 000 réfugiés dans la région de l’Extrême-Nord. Aujourd’hui encore, ces populations vivent souvent dans des conditions précaires, avec un accès limité aux soins de santé, à l’eau potable, à l’éducation et aux moyens de subsistance. Le secteur de l’éducation illustre particulièrement bien le coût humain de cette insécurité. Dans les régions anglophones, fin 2019, 90 % des écoles primaires publiques et 77 % des écoles secondaires publiques étaient fermées en raison du conflit. De ce fait, des milliers d'enfants ont été privés de leur droit fondamental à l'éducation, tandis que les écoles, les enseignants et les élèves sont devenus des cibles directes de la violence, fréquemment victimes d'enlèvements et de meurtres. Chiffres du Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) au 30 juin 2025Les chiffres montrent que le Cameroun demeure l'un des principaux foyers de crise humanitaire en Afrique centrale : 969 000 personnes déplacées à l'intérieur du pays, 699 500 personnes retournées dans leurs communautés et 431 000 réfugiés et demandeurs d'asile accueillis dans le pays. Au total, plus de 2.1 millions de personnes ont été directement touchées par les déplacements forcés.

Sur le plan économique, les conflits ont également entraîné la destruction d'infrastructures, des pillages et des fermetures d'entreprises, notamment dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, qui ont toujours figuré parmi les plus dynamiques du pays. Les restrictions de circulation, les opérations militaires, les journées de « villes fantômes » et l'insécurité permanente ont fortement réduit les investissements, perturbé les chaînes d'approvisionnement et aggravé le chômage. Face à cette situation, la réponse du gouvernement s'est concentrée sur le renforcement des capacités militaires. L'analyse des conflits a démontré que cette approche n'a pas permis d'apporter une solution durable aux causes profondes de ces conflits. Ce constat met en lumière un paradoxe : alors que les dépenses de sécurité augmentent en réponse aux crises, les besoins fondamentaux de la population (protection sociale, santé, éducation, emploi et justice) restent largement insatisfaits.

Au Cameroun, la corruption constitue un obstacle majeur au développement dans de nombreux secteurs publics. Le rapport 2024 de la Commission nationale anti-corruption (CONAC) sur la lutte contre la corruption au Cameroun révèle que Le gouvernement a perdu plus de 4 milliards de francs CFA. (environ 6.1 millions d'euros) à la corruption au cours de l'année, et 114 milliards de francs CFA (environ 173.8 millions d'euros) en 2023. Selon le journal Cameroon TribuneCe chiffre est loin de refléter la réalité, car la corruption est rarement signalée, et les difficultés quotidiennes rencontrées par les Camerounais en sont la preuve. Rapports de Data Cameroon Des chiffres bien plus élevés sont avancés, estimant que la corruption au Cameroun entraîne des pertes annuelles de près de 400 milliards de francs CFA (environ 609.8 millions d'euros) pour l'État, un fléau qui compromet directement le développement social et maintient le pays au 142e rang mondial. Indice de perception de la corruption de Transparency InternationalEn réalité, le Cameroun a obtenu un score de 26 sur 100 à l'Indice de perception de la corruption 2025. Cet indice s'est établi en moyenne à 23.40 points entre 1996 et 2025, atteignant un record de 27 points en 2014.

L'affaire Defex démontre que lorsque la corruption affecte le commerce des armes, ses conséquences sont particulièrement graves. Les contrats de défense impliquent des sommes colossales et sont soumis à un haut degré de confidentialité qui échappe au contrôle public. De ce fait, certains individus se sont enrichis au détriment des finances publiques. Le secteur de la défense est l'un des plus vulnérables à la corruption en raison de son manque de transparence. Ainsi, la corruption dans les acquisitions d'armements compromet directement la sécurité humaine. Au Cameroun, où les besoins en matière d'éducation, de santé, de protection sociale, d'accès à l'eau, de justice et de développement des infrastructures demeurent immenses, chaque ressource publique détournée représente une occasion manquée d'investir dans les fondements d'une paix durable.

C’est pourquoi il est urgent de repenser le concept même de sécurité, trop souvent réduit à la seule capacité d’un État à acquérir du matériel militaire ou à renforcer ses forces armées. La sécurité ne dépend pas de la quantité d’armes acquises ; elle repose sur la capacité des institutions à garantir les droits fondamentaux, à fournir des services publics de qualité et à promouvoir le dialogue comme mode alternatif de résolution des conflits. Dans cette perspective, la production d’armes apparaît comme une menace directe pour la sécurité humaine. Chaque arme fabriquée détourne des ressources qui pourraient financer la prévention des conflits et compromet en réalité la sécurité même qu’elle prétend renforcer. Le scandale Defex nous rappelle ainsi qu’une société n’est véritablement sûre que lorsque ses citoyens peuvent vivre sans crainte, avoir accès à des services publics de qualité, faire confiance à leurs institutions et participer pleinement à la vie politique et économique de leur pays. Lutter contre la corruption dans le commerce des armes, bien que toujours important, ne suffira pas à résoudre le problème. Tant que les armes resteront un produit commercial générateur de profits, les risques de corruption persisteront. C’est pourquoi il est nécessaire d’ouvrir un débat plus large sur la fin de la dépendance aux armes et le renforcement des approches de sécurité humaine.

Le véritable coût de la corruption dans le commerce des armes ne se mesure pas uniquement aux millions d'euros détournés. Il se mesure aussi aux écoles qui restent fermées, aux hôpitaux en manque de ressources, aux communautés déplacées qui peinent à reconstruire leur vie et aux citoyens qui perdent confiance en leurs institutions. Tant que les systèmes qui alimentent le militarisme et le commerce mondial des armes continueront de primer sur les investissements dans la paix et la sécurité humaine, des scandales comme celui de Defex risquent de se reproduire, au Cameroun comme ailleurs.

Pour en savoir plus, consultez le Corruption Tracker : https://corruption-tracker.org

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